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Comme tous les jours depuis un mois, je squatte la fosse aux lionnes à l’heure du déjeuner pour répandre ma prose sur mon clavier. Temps volé à mon entreprise pour ma créativité personnelle, il reste néanmoins un temps qui devrait être mis à profit pour me sustenter. Mais moi je me sustente plus tard. En général aux alentours de treize heures, quand la salle commune est quasiment déserte et moi et mes camarades avons pris l’habitude de nous retrouver à cette heure pour éviter les inéluctables discussions entre collègue à propos du travail. Donc je prends mon mal – ma faim – en patience et j’attends patiemment malgré les gargouillis de mon estomac qui à cette heure contient plus de café que d’élément solide.
La nourriture, et par conséquent la notion de faim, est un élément non négligeable dans mon étude des comportements de mes collègues. Je commence à connaître presque par cœur le planning repas de chacun et je sais presque aussi sûrement ce qu’ils vont manger en fonction du jour de la semaine. On peut même reconnaître les clans en fonction de l’endroit où ils commandent ou prennent leur repas. Les prospectus et autre menus à l’accueil – face à la charmante standardiste – en dise long sur les habitudes de la boîte. J’ai pu également observer qu’au fur et à mesure que les mois passaient, certains menus étaient remplacés par de nouveaux plus « design » ou que certaine enseigne avaient purement et simplement disparu de la ronde des livreurs de pitance.
On m’a d’ailleurs rapporté une anecdote au sujet de l’un de ces livreurs. Je trouve le phénomène assez intéressant pour être cité. Je résume.
L’une des lionnes a un jour commandé un sandwich contenant œufs et crudités chez l’un de nos fournisseurs. La malheureuse à eu la malchance de tomber sur un œuf dont la fraîcheur était un peu dépassé. Elle fut donc malade. Mais elle fut la seule. Ayant dès lors une dent contre la fabrique de sandwich en question, celle-ci parti en croisade contre l’enseigne jusqu’à lors très bien réputée. Conséquences, en trois jours seulement, l’enseigne en question a vu passer ses commandes journalières de soixante à moins de dix sandwichs. Le livreur en question – accessoirement batteur de rock le week-end – a voulut connaître la raison de cette désertion massive de clientèle. Il s’est donc rapproché des derniers irréductibles passeurs de commandes pour avoir de plus ample information. C’est là qu’il a appris l’histoire de l’œuf pas frais. Il a d’ailleurs tenté d’en faire part à la principale intéressée mais celle-ci ne voulait plus rien savoir et avait fait une telle campagne de boycottage en bonne et due forme qu’elle serait passée pour une girouette si elle était revenue sur sa position.
Pauvre d’elle, car le livreur était prêt à lui fournir gratuitement pendant un temps donné toute la pitance qu’elle aurait pu avaler sur son lieu de travail. Elle ne voulut rien savoir et l’enseigne perdit alors l’un de ses plus gros clients dans toute la zone où sont réunies les entreprises qui entourent la mienne.
C’est le livreur lui-même qui m’a raconté cette histoire vendredi dernier. J’étais avec un collègue qui avait besoin de faire un arrêt au tabac sur le chemin du retour et en entrant dans le bar-tabac le livreur nous a reconnus et offert une bière. Après cette histoire, mon collègue et moi avons décidé de réhabilité la réputation de son enseigne car le rapport qualité prix est impeccable – la demie baguette garnie jusqu’à la garde à moins de quatre euros ça le fait – et contrairement aux autres enseignes franchisées qui nous livrent, lui ne demande pas de minimum pour la livraison et livre à toute heure de la journée.
Au regard de cette histoire, je comprends un peu mieux la loi du marché et je ne peu que resservir – faim oblige – ce dicton qui dit que la rumeur tuerai toujours plus vite qu’une balle. Un œuf a enlevé la quasi-totalité de la clientèle de cette enseigne fort sympathique et aux produits des plus délicieux. En regardant tout cela d’un œil plus lointain je comprends désormais qu’il peut être très dangereux et risqué d’être propriétaire d’une enseigne gastronomique. Nourrir son prochain est vraiment une grande responsabilité.
Mais à cette heure j’ai faim à mon tour et j’attends donc patiemment treize heure et mon livreur sympathique pour pouvoir me délecter d’un panini au rôti de bœuf dont ils sont les seuls à avoir le secret.
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