Après cette expérience je devins plus méfiant vis à vis de mes collègues et de leur obstination à me caser. J'adoptai dés lors une procédure draconienne quand aux prétendantes qu'ils me proposaient, Sans aller jusqu'au CV détaillé, j'exigeai néanmoins certaines références afin d'éviter de perdre mon temps. Amandine m'aida dans la conception du cahier des charges pour le recrutement de mes futur rendez-vous arrangés. Nous étions partagés entre le pathétisme de la situation et le désir, pour moi du moins, d'éviter une nouvelle Stéphanie. Ma petite soirée avec l'amie de Claire avait fait pleurer de rire Amandine et c'est après qu'elle me proposa l'idée d'une charte de recrutement. Assis dans son salon autour d'un café nous avons défini le profil type et idéal de ma future compagne pour que je puisse la reconnaître au cas où je la croiserai dans la rue.
Je ne dirais pas que je suis un garçon difficile, mais je ne suis pas si facile que ça non plus. Pour ce qui est de l'apparence, je n'avait pas trop d'exigences, je préférai rester vague car on ne sait jamais vraiment ce qui nous plaît avant de l'avoir vu. Un jour on peut tomber sous le charme d'une blonde à lunettes et le lendemain succomber aux charmes d'une mystérieuse brune sous un parapluie rouge. Ce premier point établit, il nous fallait définir la psychologie de la future femme de ma vie ainsi que sa personnalité – si tant est qu'on puisse le faire – et enfin définir quel serait ses centres d'intérêts et références culturelles pour éviter un nouvel incident de catégorie Stéphanie – selon l'échelle de mesure établie par Amandine.
Nous dressâmes donc le portrait robot, Selon Amandine, qui me connaissait bien, il était impératif que la gentillesse soit la caractéristique principale des mes futures prétendantes. Elle ajouta également à cela les termes : altruiste, drôle et rêveuse. Je ne contestai aucun de ces mots mais j'ajoutai à la liste les mots curieuse et désintéressée. Le profil était quasiment bouclé. En effet, il fallait définir la délicate et ô combien importante catégorie socioculturelle. Là, une longue conversation et plusieurs cafetière nous firent arriver à deux conclusions. D'une part, si l'on prenait l'hypothèse de choisir quelqu'un qui aurait un niveau culturel supérieur ou égal au mien, je m'exposai au risque d'être rapidement dépassé ou de devenir dépendant de ce puits de culture et de savoir, et au final de tomber sous le joug d'un mentor qui finirait par me formater et m'ôter toute personnalité. A l'inverse, c'était là notre seconde conclusion, si je choisissait quelqu'un ayant des références aux antipodes des miennes le problème serait inversé et je courais alors le risque de conflits ouverts et systématiques. La seule solution viable était de choisir quelqu'un de mon milieu, de ma connaissance ou le cas échéant en relation plus ou moins proche de mon cercle d'amis. Ainsi je ne prendrai pour ainsi dire aucun risques.
Muni de ce portrait robot, j'écoutai dés lors les prétendantes que mes collègues évoquaient dans la salle de pause. Je triai les propositions en les comparant à ma grille de références et constatai avec amertume qu'aucune ne rentrait ne serait-ce que dans la moitié des cases prédéfinies. Il se passa ainsi plusieurs semaines sans aucune nouvelle de la future femme de ma vie. Pendant cette période de prospection infructueuse, Amandine eue de son coté une aventure dont elle me fit le récit un soir où nous dînions ensemble.
Entre une entrée de fromage de chèvre chaud à l'huile d'olive et un risotto à la milanaise elle me parla de François. Au premier abord, il semblait être un bon parti. Plutôt bel homme, une bonne situation, sans femme ni enfants – ce genre de piège était malheureusement une réalité. De plus il avait de l'humour et de l'esprit. Mais le François ne cherchait rien d'autre que quelqu'un pour occuper ses nuits et passer un peu de bon temps entre son travail et ses amis. Amandine avait renvoyé le monsieur dans ses pénates peu après cette découverte. Nous n'étions pas dupes, ce genres d'histoires nous étaient déjà arrivées et nous arriveraient sans doute encore. De plus, nous y trouvions notre compte de temps en temps. Après tout, ce n'est pas parce que nous cherchions le grand amour qu'une aventure sans lendemain n'était pas envisageable. Nous levâmes nos verres une fois de plus et nous finîmes de dîner. Je proposai à Amandine d'établir pour elle aussi un portrait robot du futur homme de sa vie mais elle me fit comprendre que cette idée ne lui convenait guère. Amandine m'expliqua qu'elle préférait agir selon ses coups de foudre et qu'un amour sans spontanéité de départ lui déplaisait. Elle avait donc décidé de continuer sa quête en se fiant à son coeur et son instinct. Nous avons poursuivis la conversation sur le chemin du retour alors que je la raccompagnai chez elle.
En rentrant ensuite chez moi, je repassai dans ma tête la conversation que nous avions eu, et je me demandai pourquoi Amandine et moi étions à ce point des handicapés de la vie amoureuse. Georges Perec déclara un jour lors d'une conférence que le réel, c'est ce qui cloche. Ma vie amoureuse est on ne peut plus réel alors. J'entraperçus une solution. Pour savoir ce qui clochait dans ma vie, il fallait que je confronte ma propre expérience à d'autres tout aussi réelles. J'en été convaincu depuis un moment maintenant, je n'était pas seul dans ce cas. Amandine en était la preuve. Il devait y en avoir d'autres, comme nous, qui étaient handicapés de la vie amoureuse. J'étais décidé à agir pour enfin comprendre et rectifier le tir. Je passai alors une partie de la nuit à réfléchir et à imaginer le moyen de corriger le réel pour Amandine et moi en se basant sur d'autres expériences. J'eus l'illumination vers trois heures du matin alors que la bouilloire sifflait. Un groupe de discussion. A la manière des alcooliques anonymes. L'idée me semblait folle mais parfaitement logique. Dés le lendemain j'appelai Amandine et lui exposai mon plan.
Mon idée l'emballa. Il nous fallait un local, un planning pour les réunions et surtout trouver des gens qui comme nous ne parvenaient pas a trouver, et surtout, à garder quelqu'un. Le lieu fut le plus simple à trouver. Non loin de chez elle, il y avait une salle polyvalente appartenant à la mairie. Après avoir pris les renseignements d'usage nous fîmes un demande officielle pour l'attribution de la salle deux soirées par mois. Ceci fait, il nous fallait établir une sorte de charte pour notre groupe de parole, des règles et une procédure pour les réunions de ce que nous avions baptisé la CHRA. Abréviation pour le club des handicapés de la relation affective. Nous n'établîmes que quelques règles de bases. La première et la plus évidente était que le club serait exclusivement ouvert aux célibataires. Nous n'avions pas envie de nous retrouver à la tête d'un groupe de thérapie de couple. Ensuite le groupe se devait d'être mixte, et d'une parité relativement juste, afin d'avoir des avis et des points de comparaisons aussi éclectiques que possible. Enfin, il était évident pour nous que tout les participants devraient prendre la parole lors des réunions. Nous avions besoin de connaître les expériences des autres pour prendre du recul sur notre propre vie. Mais cette règle avait aussi pour but de dissuader les squatteurs de réunions, ne sachant pas quoi faire le soir, de venir et de passer le temps en nous écoutant raconter notre vie.
Il fallut presque deux mois pour que la mairie accède à notre demande et nous attribue la salle. Entre temps, la vie continua et apporta son lot d'aventures et de désillusions.








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