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© Un type bien

Dimanche 18 février 2007

Amandine ne me laissa pas rentrer chez moi ce soir là, elle insista pour que je dorme sur son canapé. Je ne trouvais rien à redire à cela, je n'avais pas envie de passer la nuit seul. Je m'endormis très vite et le lendemain matin à la première heure je passais un rapide coup de fil au boulot pour leur dire que je ne viendrais pas de la journée pour cause de raison personnelle. J'avais été formé par cette boite pour raconter des mensonges crédibles au téléphone et expédier vite fait les interlocuteurs nerveux ou incrédules. Aujourd'hui je retournais leur arme contre eux car Pascal, le chef de service, n'eut pas le temps de me demander plus de détails. J'avais raccroché juste après lui avoir dis de mettre cette journée d'absence sur mon compte de congé sans solde - déjà remplit de quelques journées de flemme. Non seulement je n'aurais pas à récupérer ces heures, eux ne devraient pas me les payer et ça éviterait à tout le monde un surcroît de paperasse et de réorganisation d'emploi du temps. L'affaire fut réglée en moins d'une minute. Si je faisais un temps pareil avec mes clients j'aurais sûrement une augmentation.


Pendant que nous prenions le petit déjeuner, je relançais le sujet de la CHRA. Cela faisait presque deux mois que j'avais lancé l'idée et celle-ci avait fait du chemin. Amandine en avait parlé autour d'elle et plusieurs personnes de sa connaissances avaient soit montré un intérêt certain, soit connaissaient quelqu'un que le projet intéresserait. De mon coté j'avais également suscité une certaine curiosité parmi mes collègues et amis. Au total c'était une bonne dizaine de personne qui potentiellement était prêtes à se joindre à nous.


Le lendemain, Amandine reçue une lettre nous indiquant que la mairie de quartier mettait à notre disposition la salle les premiers et troisième jeudi de chaque mois, de vingt heures à vingt trois heures. D'après le calendrier, il nous restait un peu plus d'une semaine avant la première réunion. Nous nous mîmes au travail. Chaque soir en rentrant, nous nous retrouvions chez elle ou chez moi pour préparer l'ouverture officielle de la CHRA. Tout ou presque fut prévu pour un bon déroulement. Café et gobelets généreusement offert par par notre dealer de moka d'Éthiopie préféré. Trop heureux de sponsoriser une association fondé par deux de ses meilleurs clients et de se faire un bon coup de pub au passage. Les plaquettes de présentations du club furent conçus et imprimés par une stagiaire du service communication de ma société, au frais de ma société bien entendu. Amandine se chargea de trouver un équipement audio pour éviter à l'intervenant de hurler dans la salle. Une petite visite à la fac et un sourire au responsable du matériel audiovisuel avaient suffit pour qu'il nous prête un micro et ampli avec enceinte intégrée en faisant passer cette sortie de matériel pour une prestation extérieure. Les fournitures du type chaises et tables étant déjà sur place, il ne nous restait plus rien à faire. Tout était prêt pour la grande première.


Le jeudi soir, Amandine et moi arrivâmes en avance pour préparer la salle. Nous dûmes néanmoins attendre un peu car le club de belote ne semblait pas trop disposer à vider les lieux. En début de semaine j'avais laissé traîner dans la salle de pause de ma société une pile de prospectus et Amandine avait fait de même dans les boutiques de son quartier. A sept heures et demie, les joueurs de belote se décidèrent enfin à évacuer les lieux. Nous primes la salle d'assaut et commencèrent à mettre en place notre petite installation. Nous hésitions entre une disposition en cercle, propre à la dynamique de groupe et une disposition avec estrade qui aurait l'avantage de mettre en avant l'orateur. Nous testâmes rapidement les deux configurations. Tout d'abord le cercle. Je fis une simulation en racontant ma propre histoire, rapidement. N'étant pas particulièrement convaincus par le dispositif, nous testâmes la deuxième solution. Amandine pris place à l'estrade et fit de même. Alors que j'étais assis face à elle à écouter cette histoire que je connaissais par coeur je sentais en moi une vague de compassion qui déferlait. Elle ne méritait pas ça. J'eus la sensation que ma propre histoire en comparaison était dérisoire par rapport à la souffrance qu'elle devait éprouvé chaque jour. Je la regardais en pensant a un moyen de la faire sortir de cette voie sans issue. Elle interrompit son discours et me demanda ce que j'en avait pensé. Je n'eus pas le temps de répondre car la porte s'ouvrit sur nos premiers adhérents. Je me levais et Amandine se joignit à moi pour aller les accueillir. C'était deux amis, Pierre et Samuel. Pendant un instant j'eus l'impression de me retrouver face à face avec une version déformée de Laurel et Hardy. Pierre était grand et sec, arborant une paire de lunettes qui soulignait son regard scrutateur. Samuel contrastai par sa stature plus trapue, son exubérante chevelure et sa présence naturelle qui lui donnait tout de suite un air sympathique. Après les politesses d'usages, ils allèrent s'asseoir et nous restâmes à la porte pour accueillir les suivants. Ce soir là nous accueillîmes Aurélie, une de mes collègues. Marc, un quinquagénaire marié six fois. Fanny et Julie, deux étudiantes d'une timidité maladive. Suzanne, une vieille fille ayant tout misé sur sa carrière. Antoine, pour qui Internet était le seul et unique moyen de communication avec le sexe opposé. Flora, une autre de mes collègues qui n'avait que son chat dans sa vie depuis presque deux ans. Benjamin, spécialiste des premiers rendez-vous sans suite et enfin, Aurore, très belle femme qui par malheur avait la voix la plus nasillarde et désagréable au monde. En plus d'Amandine et moi, voilà de quoi était constitué le club des handicapés de la relation affective lors de sa première séance.


Une fois tout le monde assis, je pris place à l'estrade et fît les présentations. Chacun se leva à son tour et se présenta en expliquant brièvement les raisons de sa venue. Après cela, j'exposais le but de notre club et entamais sans plus attendre les hostilités en racontant ma propre histoire. C'était, bien entendu, pour inciter les suivants. Je fut bref et allait à l'essentiel. Au cours de mon récit, je vis dans l'assemblée des regards compatissants, des sourires de connivences et des hochements de tête. Un moment, je fixais Amandine qui me dévisageait en retour. Dans ses yeux, je lisais de la compassion et j'y trouvais le soutien de toute son affection pour moi.


Après moi, ce fut Benjamin qui vint prendre place à l'estrade. Plus jeune que moi de quelques années, il n'avait en apparence aucun problème majeur. Cependant, lorsqu'il nous raconta son histoire et ses (mes)aventures, je compris mieux pourquoi il s'était joint à nous. En effet, Benjamin avait une passion dans la vie. Le rock. C'était le seul sujet de conversation qu'il était capable d'aborder sans bafouiller ni dire d'énormités. Le récit de quelques uns de ses premiers rendez-vous suffirent à nous convaincre car il enchaînait hésitations et moment de silence dans une incohérence la plus totale. Presque dix minutes après qu'il ai commencé il se lança par une habile transition sur un exposé au sujet de l'émergence du grunge au début des années quatre vingt dix. C'est Amandine qui mit fin à son monologue, car personnellement j'étais captivé. Comme les trois quart de l'assistance. Après ce brillant exposé et cette première heure passée, nous décidâmes de faire une pause. Durant cet intermède, j'en profitai pour aller saluer et discuter un peu avec Aurélie et Flora qui était en pleine conversation. J'interrompis donc leur laïus qui tournait autour du travail – il devrait être interdit de parler boulot en dehors des entreprises – et je les questionnais sur leur impression quand à la première heure de cette réunion. Aurélie me répondit que le début lui semblait intéressant et enchaîna tout de go en me demandant si je connaissais Benjamin. Je lui répondis que non, et passais à autre chose. Je ne me rendis pas compte tout de suite de ce qui était en train de se passer, mais quand je tournais la tête pour voir où était Amandine je vis alors avec un peu de recul l'ensemble de la scène. Fanny et Julie étaient en grande discussion avec Samuel et Pierre. Marc avait attiré Flora à l'écart et la faisait rire. Je cherchais Amandine du regard et quand je la trouvais, elle me fit signe de regarder autour. J'avais du mal à le croire mais des affinités étaient en train de se créer. Antoine échangeait son adresse mail avec Aurore. Je tournais à nouveau la tête et vit Pierre noter le numéro de Fanny dans son téléphone portable. Aurélie, pendant mon observation avait rejoint Benjamin et à présent ils parlaient musique.


Après cette pause à laquelle nous avons eu un mal fou à mettre fin, ce fut Marc qui vint prendre la parole. Il nous raconta l'échec de ses six mariages en dévorant des yeux une Flora déjà conquise par le bonhomme. Après lui, Samuel vint prendre place devant l'auditoire jusqu'à la fin de la séance. Son discours ressemblait à un one man show. Il en faisait des tonnes, exposant ses aventures comme autant de sketchs comiques mis bout à bout. Julie et Fanny riaient aux éclats de ses facéties. Amandine et moi étions consternés. La séance prit fin, nous souhaitâmes bonne fin de soirée à tout le mode et leur donnèrent rendez-vous dans deux semaines.


Deux semaines plus tard, personne ne revint. J'appris par Aurélie, un jour où nous croisèrent dans la salle de pause, que Flora voyait régulièrement Marc et qu'elle même sortait avec Benjamin. Il n'y eut plus d'autres réunions du club. Amandine et moi étions déprimés d'avoir créer par accident un club de rencontres qui ai si bien marché.

par Un type bien publié dans : Roman live
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Jeudi 25 janvier 2007
J'avais rencontré Sophie sur Internet, sur un forum de discussion littéraire. Notre passion commune des bons mots avait été le moteur d'échanges tardifs et répétés. Ayant toujours sous la main – façon de parler – la grille de référence pour le profil de la future femme de ma vie, je me suis rendu compte que Sophie rentrait dans de nombreuse cases. J'entretenais Amandine de cette histoire et elle me conseilla de laisser venir. Ce que je fis. Mes échanges avec Sophie prirent peu à peu une tournure de plus en plus intime et bientôt nous passions nos soirées et une partie de nos nuits, rivés dérrière nos écrans, ensemble à discuter.

Malgré la distance, Sophie habitait à plus de cinq cents kilomètres, nous étions plus proche de jours en jours. La confiance s'installait entre nous et sans jamais nous être vus – si ce n'est par photo – nous étions en train de tomber amoureux. J'en fit part à Amandine qui me conseilla la prudence même si au fond d'elle je savais qu'elle mourrait d'envie de me dire de foncer tête baissée. J'écoutais ses conseils mais décidai également de forcer un peu le destin. Une nuit, alors que je faisais partagé à Sophie quelques petites trouvailles musicales, je lui proposai de nous rencontrer. Elle prit un certain temps pour répondre mais au final elle accueillie mon idée avec un certain enthousiasme et me proposa dans la foulée de venir me rendre visite. Nous choisîmes une date et nous bloquâmes tout deux notre agenda pour l'heure de notre rencontre, deux semaines plus tard. Je commençai dés lors à préparer sa venue. Sophie devait passer une journée, un samedi, en ma compagnie. Arrivée le matin et départ le soir par le dernier train. Une visite éclair pour un coup de foudre virtuel. Pourtant, trois jours avant sa venue elle bouleversa mes plans.


Tout de go, elle m'annonça un soir qu'elle viendrait plus tôt. La veille. Et repartirait le dimanche, si bien cela me convenait. Deux jours et deux nuits. Je croyais rêvé, pourtant j'acceptai sans hésiter une seule seconde. Entre peur et fébrilité je ne fermai pas l'oeil de la nuit et fit le ménage dans mon appartement afin que tout soit nickel, mas aussi pour penser à autre chose.


La veille de son arrivée, je passai la soirée avec Amandine. J'étais dans un tel état, impatient et excité, que je passai la soirée à tourner en rond dans son salon alors qu'elle m'écoutait soliloquer. Je comptai les heures, les minutes et les secondes qui me séparai de l'arrivée de Sophie. J'avais imaginé des centaines de fois depuis trois jours le moment où l'on serait pour la première fois en présence l'un de l'autre. Je racontai à Amandine tout les scénarios que j'avais envisagé, les pires comme les meilleurs. Je lui racontai l'angoisse du train raté, de l'accident ferroviaire, le fait que Sophie ne me reconnaisse pas, ou pire, qu'elle me reconnaisse et choisisse de faire demi tour. Amandine me rassura, démontant chacune de mes inquiétudes d'un bon mot et d'un sourire. Ce soir là, je trouvai le sommeil sur le canapé d'Amandine avec en tête tout les happy ends que j'avais pu imaginer. Au petit matin, alors que je frissonnai sous ma veste, je me levai dans la pénombre et constatai qu'il me restai plus d'une heure avant de devoir partir au travail. Silencieusement je pris les clés sur la porte et sorti en quête d'un peu de gourmandise à emporter pour remercier Amandine de son aide et de son hospitalité. Me rendant à la boulangerie de son quartier, je pensai à Sophie qui serait là le soir même et l'euphorie me gagna. Je dévalisai le comptoir à croissant et remontai chez Amandine avec mon butin. Elle dormait encore. Aussi me fis-je un peu de café à la manière de ce proverbe turc qui dit que le café doit être aussi noir que l'enfer, aussi fort que la mort et aussi doux que l'amour. Je quittai l'appartement peu après en lui laissant pour son réveil une montagne de viennoiseries, une cafetière quasiment pleine et un petit mot. Je glissai les clés dans la boite aux lettres et me dirigeai vers le métro et ma journée de travail.


Ce jour là, je fut la plus pitoyable sentinelle qui soit. Trop heureux et impatient de ce qui m'attendais le soir, j'accédai à la moindre demande de mes clients. J'étais heureux, je partageai ma joie avec eux. Vers midi, à force de prendre les appels que je lui transférai, le chef du service me força à prendre mon après midi, car selon lui je ne ferai rien de bon de la journée. J'accueillis la nouvelle avec gratitude et je quittai le travail sans demander mon reste. Amandine me passa un coup de fil dans l'après midi. Elle avait essayé de me joindre au travail et on lui avait répondu que j'étais parti. Elle voulait me remercier pour les croissants et me souhaiter bonne chance pour le soir. L'après midi sembla durer une éternité et une heure avant l'arrivée du train j'étais déjà sur le quai de la gare. J'essayai d'adopter une attitude décontractée, mais en vain. Nerveux, je fumai clope sur clope en alternant avec des chewing-gums à la menthe pour éviter d'avoir une haleine de cendrier. L'euphorie de la journée laissait place à l'angoisse et aux doutes. Si la trouille avait été une valeur boursière, à cet instant précis j'aurais été milliardaire car le train entra en gare et je ne savais toujours pas comment l'accueillir.


Le train s'immobilisa. Les portes s'ouvrirent et les passagers commençérent à descendre. Je guettai Sophie, scrutant les visages dans le flot qui avançait vers moi. La peur de la rater m'étreignit les tripes. Dés lors, mon cerveau cessa de fonctionner, seul mon instinct guidait mes pensées et mes gestes. Je pouvais sentir le sang battre mes tempes et l'adrénaline qui se répandait dans tout mon corps. Tout autour me semblait aller à une vitesse folle et j'avais du mal à suivre cette tornade de passagers qui me doublait. Et soudain, au milieu de ce maelström, je la vit. Son sac sur l'épaule, arrêtée au milieu du quai, à quelques mètres de moi. Je n'ai pas eu le temps de réfléchir, mon corps parla pour moi. Mes jambes me portèrent, mes mains prirent son visage délicatement et nos lèvres se joignirent sans un mot. Nous restâmes ainsi pendant un long moment, car lorsque je relâchai mon étreinte, le quai était quasiment vide. Quand je racontai cela à Amandine quelques jours après, elle me dit que j'avais fait là une entrée en matière digne de légendes. Je senti d'ailleurs une pointe jalousie dans ces mots mais je n'en fit rien.


Après cet interminable premier baiser, Sophie et moi rejoignirent mon appartement que nous n'avons pas quitté du week-end malgré le programme que j'avais prévu. Le dimanche soir, elle rentra chez elle, comme elle était venue, après deux jours durant lesquels nous avons tout appris l'un de l'autre. Du moins tout ce que nous ignorions encore.


C'est le lendemain que la réalité me rattrapa quand en rentrant du travail je découvris un mail de Sophie dans lequel elle me disait que notre histoire était impossible. Car la distance, car le manque de sentiments forts, car le refus de me faire souffrir - trop tard – nous séparaient quoi qu'on y fasse. Sans réfléchir, je sorti de chez moi, passai à l'épicerie du coin et allai directement chez Amandine. A la tête que je faisais et à la bouteille de champagne que je tenais à la main en me présentant sur le pas de sa porte, Amandine savait ce qui c'était passé. Elle ne dit rien et m'invita à entrer. Alors que je m'asseyais et commençai à ouvrir la bouteille, elle alla chercher deux flûtes. Une fois servis, nous levâmes nos verres et je prononçai mes premiers mots. Je portai alors un toast à mon excellent week-end, à la fin brutale d'une histoire qui n'avait même pas eu le temps de commencer et jurai par tout les dieux que plus jamais je ne me lancerai dans une relation à distance. Ceci fait, nous entreprîmes de vider la bouteille et je narrai à Amandine mon week-end. Je passai volontairement sous silence certains détails mais je n'ignorai pas qu'elle comprenait parfaitement de quoi était faites les zones d'ombre de mon récit. Nous étions adultes et amis, cependant nous évitions toujours certains points de notre intimité. Pudeur, gêne ou respect. Nous ne savions pas ce qui guidait notre attitude mais ce comportement tacite entre nous était de mise à chacun de nos récits d'aventures.


Amandine ne chercha ni à me réconforter ni à blâmer Sophie. Ce qui était arrivé était de mon fait. Je ne regrettai rien mais j'avais un goût amer au fond de la gorge.

par Un type bien publié dans : Roman live
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